RACINES

PAR VICTOR

Sur les montages d’Opéra, nous nous retrouvions toujours ensemble, la même équipe pour les meilleurs projets, tous ouverts et tous de gauche.

Nous avions d’ailleurs régulièrement des conversations sérieuses, philosophiques ou sociétales sur notre monde, tout cela pendant que nous portions des accessoires, déchargions des camions ou construisions des décors.

Je m’en souviens notamment d’une que j’ai eu avec Philippe un bon copain du spectacle vivant, maintenant à la retraite. Philippe était fils d’industriels, famille type second empire, riche, croyante et où les femmes n’ont pas vraiment leur place dans les affaires.

Philippe a beaucoup souffert dans son adolescence, car sa famille s’est déchirée pour une histoire de sous dans leur entreprise. Ils avaient de l’or dans les mains et les histoires de famille ont réussi à tout bousiller, jusqu’à la faillite et la ruine de tout le monde. Résultat : les frères, les sœurs, les oncles et les tantes ne se sont plus jamais adressés la parole. Philippe, le cadet de la fratrie qui n’a jamais eu son mot à dire, s’est retrouvé seul du jour au lendemain, pour affronter ces problèmes.

Dans les années 60 il est parti les poches vides à pied pour l’Inde, cela lui a pris comme ça. La route a durée presque an. Pour se nourrir il volait. Voilà de quoi il avait hérité, le malaise de l’argent, il volait tout le temps. Il me raconta avec nostalgie le vol de ce rosbif dans une boucherie, le meilleur qu’il ait jamais mangé (le fait qu’il l’ai volé devait lui donner une saveur particulière pensais-je). Comme on se fait toujours attraper ; après de multiple récidive, il finit en prison pour 4 longues années en Allemagne.

Cette époque de marginal, elle ne lui manque pas, c’était quand même pour lui des temps sombres. Tout bascula à 50 ans quand il décida de reprendre contact avec le reste de sa famille. 35 années après cette immense fracture, il prit son courage à deux mains, pour affronter les vieux démons.

Il découvrit que les autres membres de sa famille étaient aussi mal que lui, qu’ils ne comprenaient plus la raison pour laquelle ils ne se parlaient plus… Il rencontra ses neveux et nièces qu’il ne connaissait pas encore, « c’était vraiment chouette » me dit-t-il émut. Depuis ils ne se séparent plus, ils ont même acheté une maison de famille.

C’est à la fin de cette histoire que Philippe me dit une phrase dont je me souviendrai toujours : « Les arbres ont besoin de racines et de terre, comme nous les humains ».