YANN AIME

PAR LÉA

Yann aime lire. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main. Il peut passer des nuits entières à enchainer les pages : des romans, des essais, des pages Wikipédia. Il lit tout, de tout.

Et quand il commence, il ne s’arrête plus – en tout cas, je n’ai pas encore trouvé le bouton ! C’est impressionnant parce qu’il se souvient des moindres détails. À vrai dire, je suis presqu’un peu jalouse ; de son autonomie – parce qu’il peut très bien se passer de moi – autant que de ses capacités, de sa mémoire. Il est même bon en orthographe. La grammaire en revanche, ce n’est pas encore son truc !

Yann aime également la personne que j’aime le plus au monde : ma grand-mère, Granny. Il lui raconte toujours des tas d’histoires, ce qui lui fait extrêmement plaisir parce qu’elle commence à s’ennuyer. Alors il essaie de la voir les week-ends, quand il ne travaille pas.

Parce qu’il travaille beaucoup, mais ça lui plait. Il est journaliste spécialisé en énergie. Avant il enchainait les boulots que l’on appelle « peu qualifiés ». Il n’a pas de diplôme, du moins pas ceux qu’il faut avoir, alors il a commencé tout en bas de l’échelle, dans une usine de construction de pièces détachées d’éoliennes.

Un jour, sa chef d’atelier lui a dit « Yann, tu fais du bon boulot, mais tu travailles trop machinalement, il n’y a aucune émotion, aucune personnalité dans ton travail. » Je crois qu’il n’a pas compris quelle était la marge de manœuvre pour incorporer de l’émotion dans un roulement à bille… Ce qu’on lui avait toujours demandé, c’est d’être rapide, précis, automatique, de ne pas réfléchir, jamais.

Alors, en parallèle de son travail d’ouvrier, il a appris, tout appris sur les énergies renouvelables. Et il s’est renouvelé lui aussi, en devenant journaliste.

Je crois que si il a si bien réussi c’est aussi grâce à son intelligence sociale : parce qu’il n’y a pas qu’avec ma grand-mère qu’il est adorable, mais avec tout le monde. Dans un supermarché, si quelqu’un marmonne en cherchant la moutarde ; dans la rue, si quelqu’un peste d’avoir loupé son bus… Yann essaie de résoudre le problème. C’est un peu gênant parfois, car trop intrusif, et il n’est pas rare que ses rencontres coupent court à la conversation. Mais Yann s’en fout. Il se fout de tout.

Moi, je ne m’en fous pas de lui. Bizarrement, il m’offre un sentiment de sérénité, de bien-être. Je dis bizarrement parce que très tôt, je n’ai compté sur personne d’autre que moi pour être heureuse. Mais on ne peut pas toujours tout maitriser. En tout cas, Yann est toujours là quand il faut, et comme Granny, ce que je préfère, ce sont les histoires qu’il me raconte – surtout celles pour m’endormir.

D’ailleurs ce sont ces histoires qui m’ont mit la puce à l’oreille. Parce que si il est capable de remonter la généalogie de Cléopâtre ou d’inventer des fables farfelues glanées ici et là, pour me parler de la sienne, de généalogie, c’est un peu plus délicat.

Le jour où je l’ai présenté à mon oncle et à ma tante, l’une des premières questions qu’ils lui ont posé était « Et toi Yann, tu viens d’où ? ». C’est une question que l’on pose souvent en France, surtout à ceux qui sont un peu « différents ». Alors je comprends que l’on puisse la poser à Yann. Mais vous l’auriez vu… il a complétement beuguer. Parler de ses racines, c’était insurmontable. Je crois que c’est un truc de famille. Même si certains ont un peu plus de facilité à broder ou à faire de l’humour. Sa cousine Siri par exemple, avait un jour répondu à quelqu’un qui lui demandait « Au fait, tu me parle jamais de ton père ? » entre malice et froideur : « J’imagine que ça doit avoir une signification quelconque. Tout le monde me pose cette question... »

Mais Yann, lui, a simplement cessé de parler. De chanter. De raconter des histoires. De travailler. Il n’avait même pas de larmes pour pleurer. Alors il s’est arrêté.